Mais la récompense sera à la hauteur de notre persévérance et malgré plus de deux heures de retard à notre compteur, nous débarquons enfin au siège de l’association, où chaleureusement Zakia Mrini, Présidente de l’association, Zakia Chramo, coordinatrice du centre d’écoute et Khadiga Ouktoui, responsable du centre de Aït Ourir, nous accueille en équipe, du thé à gogo bien entendu et de tendres sourires. Ah ! Le sourire des femmes. La détresse de David Vincent est déjà bien loin quand Abdellah Elmemdli, le secrétaire général, nous rejoint. Un homme ? Oui, car le combat des femmes c’est aussi le combat des hommes.

Ennakhil a été crée en 1997. Le démarrage s’est fait grâce à des
militantes qui s’inscrivaient dans une revendication à l’échelon
national. Au départ de l’aventure nous avons ouvert deux antennes puis
nous avons cherché à nous mettre en relation avec les acteurs locaux,
les associations qui oeuvraient sur le terrain dans la même direction.
Aujourd’hui notre réseau déborde très largement le réseau associatif et
nous avons des relations très fortes avec les institutions, la
Préfecture, l’Etat et ses services, avec les conseillères dans les
mairies chargées de faciliter l’expression et la parole des femmes.
Ensuite en 1998, nous avons inauguré le centre d’écoute pour la violence
conjuguale. Les femmes peuvent y rencontrer toute la semaine un
psychologue et un avocat pour les conseiller. Evidemment, c’est un
service qui est gratuit.
Donc votre principal objectif est d’aider les femmes qui
subissent des violences physiques ou psycologiques ?
Pas seulement, notre activité consiste à promouvoir l’intégration de la
femme dans la société marocaine. Culturellement notre société est très
fortement marquée par le patriarcat. Dans l’inconscient collectif,
aujourd’hui encore dans notre société, la femme doit subir. Et cela se
ressent à tous les niveaux : dans la famille, dans la vie économique,
dans la vie politique. Partout les femmes sont minoritaires ou soumises.
Notre rôle est de les aider à devenir actrices à part entière de leur
vie et de la société.
Nous travaillons sur plusieurs axes : l’éducation et la formation des
femmes, l’insertion dans la vie économique et la participation au
développement, la santé, les problèmes juridiques, la médiation sociale
et la participation de la femme aux décisions et donc son intégration
dans la vie politique. Je crois que notre particularité, c’est d’essayer
de travailler autour de ses axes de façon intégrée. C’est à dire que
nous essayons le plus possible de ne pas traiter ces thèmes de façon
séparée. Par exemple, un programme de sensibilisation au SIDA sera
accompagné d’un programme d’alphabétisation. Et puis depuis quelques
temps, nous élargissons notre action aux enfants qui sont en contact
avec des femmes en situation difficile.
C’est un vaste chantier ! Comment fonctionnez- vous
exactement ?
Nous nous appuyons principalement sur un réseau de bénévoles, des gens
qui veulent s’investir dans l’amélioration de la condition de la femme.
Pour l’anecdote, nous comptons près de 40% d’hommes dans nos rangs. Et
puis surtout, nous fonctionnons par convention. Nous avons établis
plusieurs convention avec le corps des avocats de Marrakech pour à la
fois sensibiliser les jeunes avocats aux droits de la femme et disposer
en interne des compétences pour épauler les femmes dans leurs démarches
juridiques. Nous avons également organisé plusieurs tables rondes avec
l’hôpital pour sensibiliser l’ensemble du personnel à l’accueil des
femmes marocaines dans les hôpitaux. L’intimité de la femme est encore
un tabou ici et beaucoup de femmes n’osaient pas se déplacer dans les
centres de soins. Il nous fallait travailler sur ce point, l’accès aux
soins est un fondement de toute société civilisée. Dernièrement nous
travaillons avec la Chambre d’artisanat, nous souhaitons que les femmes
puissent participer aux décisions prises au sein de la Chambre, pour
faire valoir leurs droits à l’égalité notamment financière. Les femmes
sont très exploitées dans ce domaine.
Tous ces gens pour la plupart travaillent bénévolement pour le centre et
jouent également le jeu de l’évaluation. Chaque année ou quand c’est
nécessaire, nous évaluons les pratiques de nos intervenants. C’est
obligatoire si on veut pouvoir assurer un conseil de bon niveau. Il y a
à la fois une évaluation interne par les chefs de projet en général et
une évaluation extérieure par les femmes qui sont passées par le centre
et les avocats formateurs qui pratiquent en dehors du centre.
Pouvez-vous nous donner quelques exemples d’actions que
vous avez mises en place ?
Notre premier cheval de bataille a été l’analphabétisme. Au Maroc,
l’analphabétisme touche en moyenne jusque 65% des femmes et cette
moyenne peut atteindre 95% dans certaines campagnes retirées. Sur ce
plan, nous sommes parmi les pays les plus en retard. Cela pose
évidemment un grand problème pour l’intégration des femmes dans la vie
de la cité. Nous avons donc, dès notre origine, cherché à monter des
programmes d’alphatétisation. Mais nous ne voulions pas le faire comme
le fait le gouvernement en montrant la femme toujours soumise aux règles
édictées par la société et donc les hommes (elle nous montre un extrait
du mensuel de l’association dans lequel est repris un dessin issu d’un
manuel scolaire où on y voit une femme portant bois et nourriture
pendant que son mari fume une cigarette assis sur un mulet). Nous
voulions associer l’alphabétisation aux autres défis auxquels sont
confrontés les femmes, par exemple l’indépendance économique. Nos cours
sont associés à des cours très simples au départ de comptabilité et à
des formations aux métiers traditionnels : peinture sur verre,
broderie... Nous leur apprenons du même coup à écrire, s’exprimer à
travers un métier et tenir une comptabilité.
Et sur le terrain, comment vous y prenez-vous pour
mobiliser les femmes ?
Nous démarchons directement sur place, dans les endroits les plus
défavorisés, les douars. Au préalable nous nous rapprochons toujours
d’une association, d’une organisation locale ou même d’une jeune femme.
C’est toujours plus simple. Dans un petit village tout le monde se
connait, c’est plus facile pour quelqu’un de connu de rentrer en contact
avec les femmes. Nous assurons également une formation pour que celles
qui iront sur le terrain ne soient pas prises au dépourvu. C’est ce qui
s’est passé avec Aït Ourir, à une trentaine de kilomètres d’ici, avec
Khadiga notamment qui voulait absolument s’investir pour faire évoluer
la situation des femmes de son quartier.
Et tout ça porte ses fruits ? Les choses évoluent petit
à petit ?
Bien sûr ! Aujourd’hui nous sommes fiers de constater que plus de 10000
femmes ont été alphabétisées dans la région de Marrakech, dans un rayon
de 100 km autour de la ville. L’année dernière, lors des élections
communales (septembre 2003), nous avons mis en place avec Ennakhil un
programme de formation pour les femmes qui souhaitaient être candidates.
Principalement une formation pour les sensibiliser au fonctionnement des
institutions et des principaux organes de l’Etat. Les femmes ont le
droit d’être candidates, mais culturellement les postes ne leur sont pas
accessibles. Aujourd’hui, au niveau national, 35 femmes sont
représentées soit environ des sièges. C’est une obligation. Il s’agit
d’un nouvel amendement inscrit dans la loi marocaine. Par contre au
niveau local là où les moeurs évoluent le moins rapidement, on ne compte
que 0,3 % de femmes dans les représentations locales.
Un autre exemple. Au niveau familial, les femmes ne peuvent pas
revendiquer les mêmes droits que les hommes : polygamie, divorce,
pension alimentaire, garde des enfants, âge du mariage. Tout cela est
dicté depuis toujours par les hommes. Depuis plusieurs années nous
participons à des marches nationales pour revendiquer des droits
équivalents pour les femmes et cela a remué les mentalités au plus haut
niveau. Le 10 octobre 2003, le roi a annoncé un changement du code de la
famille avec une mise en application effective pour février 2004. Avant
les parlementaires n’avaient pas cette question à traiter. Elle est
entrée désormais dans les discussions gouvernementales. Près de 90% des
revendications ont été intégrés dans ce nouveau code. C’est à dire que
dans chaque grande ville, il y aura désormais un tribunal spécial sur
les affaires de la famille. L’étape suivante, c’est la vulgarisation de
tout ça auprès de ceux qui en ont besoin. Cela veut dire formation
d’animateurs compétents et mise en place d’un acceuil pour pouvoir
conseiller les femmes. Ce que nous recherchons, c’est la diffusion de
ces nouvelles idées pour que les femmes puissent prendre connaissance
des nouvelles lois qui les protègent et des possibilités d’émancipation
qui s’offrent à elle.
Votre appellation est « Association Ennakhil pour la
femme et l’enfant ». Avec les enfants quelles sont vos stratégies
d’intervention ?
L’exploitation sexuelle des enfants n’est pas un petit problème ici au
Maroc, même si culturellement encore une fois il est très mal vu
d’aborder le sujet. On reçoit les enfants qui ont été violentés,
physiquement, sexuellement, moralement et on essaie d’assurer un suivi
psychologique avec des animateurs et des médecins spécialisés sur ce
genre de cas. On intervient également dans les écoles pour sensibliser
les enfants, dans les prisons de femmes, dans les centres de protection
des enfants, l’équivalent d’une prison pour mineurs, à l’orphelinat de
Marrakech. Et puis on prend en charge parfois, quand l’enfant et la mère
le souhaite, les enfants des femmes qui sont emprisonnées : on s’occupe
de les placer en orphelinat, d’organiser des visites régulières et de
veiller à la bonne éducation scolaire des enfants (suivi scolaire et
psychologique).
Je suppose que vous devez avoir dans votre besace plein
de projets en gestation pour les prochaines années ?
Nous allons essayer de faire de la médiation sociale dans la démolition
des bidonvilles (douars) de Marrakech, c’est un projet pilote au Maroc
avec le Ministère de l’habitat. Notre idée est d’accompagner les
populations pour qu’elles puissent accéder à des logements sains. Mais
nous voulons le faire avec les populations, c’est une condition que nous
avons affichée, pour que les quartiers qui seront nouvellement créés
correspondent aux aspirations de la population qui sera destinée à y
vivre. Faire participer la population, ouvrir le dialogue, créer une
relation de confiance et être à la hauteur des engagements, voilà
quelques unes des clés de la réussite pour tout projet de développement.
Pour un vrai développement local, il faut une vision globale et
intégrée, et être convaincu qu’il n’y aura pas de développement sans
développement humain.
Sur un autre volet, nous sommes en train de mettre sur pied un lieu de
rencontres, d’échange de savoir, de formation avec bibliothèque, salle
de cours, salle de conférence pour les associations qui travaillent sur
la femme et l’enfant autour de Marrakech. Le projet est bien lancé
puisque nous possédons déjà le terrain. Il ne reste plus qu’à construire
le bâtiment.
Enfin, un autre programme concerne les enfants au travail pour la
production artisanale ou encore pour la vente en marché ambulant :
Ennakhil souhaite participer à la formation des associations qui
travailleront sur ce programme et notamment former les animateurs.
Ah oui ! Et puis une dernière chose encore : nous tenons beaucoup à
participer à l’organisation d’un forum social méditerranéen. Nos
problèmes sont similaires de part et d’autre de la Mediterranée. Nous
devons absoluement réussir à nous réunir pour échanger sur nos
expériences et nos méthodes de faire. D’ailleurs en ce qui nous
concerne, nous travaillons sur le recueil de notre expérience et de nos
savoir-faire. Nous voulons cumuler dans tous les domaines car on a un
bagage que nous voulons capitaliser et transmettre. Nous voudrions que
chaque comité fassent le point sur ses pratiques et ses outils. Car un
point fondamental pour travailler correctement c’est les méthodologies
que l’on utilise.
Et
personnellement comment vous-y retrouvez vous ?
Je voudrais un peu me libérer, tout ça me prend beaucoup de temps. Mais
tu sais, je suis heureuse dans ce que je fais. La reconnaissance de la
part des femmes est fabuleuse. Tu sais, les femmes ont un sourire
merveilleux quand elles sont heureuses.
Si vous aviez quelque chose à transmettre à de jeunes
enfants, qu’est ce vous leur diriez ?
Il faut voir ailleurs, il faut croire en la diversité, aux autres
cultures, et s’investir aux cotés des plus démunis, s’engager et faire
changer les choses même petitement. Il existe un magazine titré : « Les
100 personnes qui ont changé la condition de la femme au Maroc ». Ces
femmes étaient en réaction, elles se sont révoltées. Je pense qu’il
faudrait en faire un manuel scolaire.
Nous avons quitté les membres de l’association Ennakhil
pour la femme et l’enfant avec la promesse de passer voir le lendemain
sur Aït Ourir la coopérative de femmes mise en place. De leur côté, ils
enchaînaient avec une rencontre sur l’exploitation des enfants en
compagnie de l’Unicef.
La Moudawana se modernise - un pas vers l’égalité
Jeune Afrique / l’intelligent - L’Etat de l’Afrique 2004, hors série n°6 / avril 2004
Le nouveau Code de la famille marocain, qui réforme en profondeur le statut de la femme, a été adopté le 23 janvier 2004. L’âge légal du mariage pour les jeunes filles est porté de 15 à 18 ans. Les femmes peuvent désormais se passer de la médiation (souvent symbolique) d’un tuteur matrimonial (le wali) pour se marier. L’épouse, qui selon l’article 36 de l’ancien Code du Statut personnel devait obéissance à son mari, devient son égal en droit. La famille est placée « sous la responsabilité conjointe des deux époux ». Le remariage du conjoint avec une deuxième femme et la répudiation verbale sont soumises à une autorisation préalable du juge. En cas de séparation, les biens acquis pendant le mariage sont partagés équitablement entre les deux parties et non plus répartis en fonction de leur utilisateur « habituel » ou des revenus respectifs de chacun. Les mineurs de 15 ans peuvent choisir leur parent de garde, ce qui met fin au statut dérogatoire des garçons, qui avaient cette possibilité dès 12 ans.
